La dame au chat : ce que les silhouettes de nos vies nous apprennent sur l’essentiel 🐱
Chaque jour, pour me rendre à Courbevoie, j’empruntais la ligne 13 du métro.
Entre Châtelet et le métro ligne 13, il y avait un grand escalator et, juste avant, je croisais chaque jour la silhouette assise, emmitouflée dans son manteau, d’une dame à l’âge indéterminé.
Sur une caisse juste à côté d’elle se trouvait un chat, qui restait immobile, bien en boule, dans la même position que sa patronne. Un petit collier rouge autour du cou avec ses clochettes.
Jour après jour, cette présence me devint familière. Je la saluais comme une amie au bureau. Lui donnais quelquefois des pièces de monnaie. Son merci et son visage illuminé d’un sourire donnaient à ma journée une tonalité qui faisait du bien.
Dans ces quelques courts instants où je la croisais chaque matin, j’ai vu des scènes d’humanité profonde. J’ai vu des femmes s’accroupir devant elle pour lui parler, échanger et prendre de ses nouvelles. J’ai vu une jeune femme, une autre fois, lui donner un billet de 20 euros avec humilité, la priant presque d’accepter.
Puis un matin, j’ai vu la vieille dame pleurer, son chat absent. Elle racontait à une autre femme avec qui elle conversait : « On m’a volé mon chat. »
Sa peine était la mienne, tant je trouvais cette situation d’une tristesse absolue. Voilà quelqu’un qui n’avait rien — ou presque — et à qui on avait enlevé le peu qui lui restait. Cette situation m’a plongé dans un abîme de réflexion sur la dureté de la vie pour les plus faibles.
Puis le matin suivant, et les autres matins, je n’ai plus vu la dame au chat nous attendre sur le côté droit, juste avant l’escalator qui mène à la ligne 13.
Sa présence me manquait et mon esprit vagabondait. En prenant la rame du métro pour un voyage de 25 minutes précisément, je laissais mon esprit aller à sa réflexion.
Voilà ce qui m’est venu à l’esprit — que je souhaite, aujourd’hui, partager avec vous.
1. Nous sommes tous liés 🔗
Même si le concept peut paraître abstrait, je vais m’efforcer de le formuler quand même. Tant j’y crois de plus en plus.
Je ne pense pas que nous puissions avancer collectivement vers plus de bien-être — qu’il soit qualitatif ou quantitatif, chacun choisira — en laissant sur le bord du quai de nos métros tout un pan de l’humanité.
Nos actes, nos paroles, nos gestes créent autour de nous le bonheur quand ils sont de solidarité, ou au contraire le chaos s’ils sont dépourvus d’humanité.
Les neurosciences donnent aujourd’hui à cette intuition une assise scientifique remarquable. Le neuroscientifique Marco Iacoboni, après vingt ans de recherches en neurobiologie, est arrivé à cette conclusion : les êtres humains sont « programmés pour l’empathie ». Notre cerveau contient des neurones miroirs qui s’activent quand nous observons la souffrance ou la joie de l’autre — comme si nous la vivions nous-mêmes. Ce n’est pas de la sensiblerie. C’est de la biologie.
Plus fascinant encore : notre cerveau contient des zones de satisfaction qui s’activent lorsque nous sommes généreux et des zones de dégoût qui s’activent lorsque nous sommes confrontés à une injustice. Les actes de bienveillance déclenchent la libération d’ocytocine (l’hormone de l’attachement et de la confiance) et de sérotonine (l’hormone du bien-être). C’est ce que les chercheurs appellent le « helper’s high » — l’effet de l’aidant. Donner fait du bien à celui qui reçoit, mais aussi — et parfois surtout — à celui qui donne.
Jacques Lecomte, docteur en psychologie et spécialiste de la psychologie positive, a rassemblé dans son ouvrage La bonté humaine des centaines d’études qui bouleversent notre vision de l’être humain. Sa conclusion : la bonté, la générosité et la tolérance sont bien plus présentes dans nos vies que nous n’en avons conscience. Un bébé d’un an, qui vient juste d’apprendre à marcher, se porte spontanément au secours de quelqu’un qu’il voit en difficulté. Lors d’une catastrophe naturelle, il n’y a pratiquement pas de pillages et de violences, mais beaucoup d’altruisme et de solidarité. Contrairement à ce que certaines théories économiques ou philosophiques ont voulu nous faire croire, l’égoïsme n’est pas notre nature profonde. L’empathie l’est.
La chaîne humaine positive
Parmi mes clients, quand j’étais banquier, j’avais une éditrice — malheureusement aujourd’hui disparue, elle dirigeait les Éditions Soline — dont la philosophie était de chaque jour faire des actes positifs autour d’elle. Sa grande théorie était de dire que si chacun d’entre nous faisait quelque chose pour les autres, chaque fois que possible, gratuitement, cela remplirait de joie le bénéficiaire qui à son tour ferait d’autres petits bonheurs autour de lui.
Créant ainsi une chaîne humaine positive.
Pour simple à réaliser — et qui sera sûrement considéré comme naïf par beaucoup — j’ai acheté cette idée. Il m’a fallu beaucoup trop de temps pour en comprendre la justesse et la profondeur.
La science lui donne raison. Les recherches en psychologie sociale ont identifié ce phénomène sous le nom d’« effet de contagion prosociale » : un acte de bonté observé par un tiers augmente significativement la probabilité que ce tiers agisse lui-même avec bonté dans les heures qui suivent. La générosité est littéralement contagieuse. Comme un virus — mais un virus bénéfique.
Certes, ce n’est pas le concept de développement personnel le plus complexe qu’il m’ait été donné d’approcher, ni l’étude de la Harvard Business Review la plus puissante. Non, c’est une idée toute bête que nous pouvons toutes et tous pratiquer, à la maison, au travail, partout. Créant ainsi une dynamique positive autour de nous.
Cette idée n’est pas révolutionnaire. Elle est pratiquée par beaucoup, quand on fait travailler son commerçant local par exemple, que l’on aide quelqu’un à porter ses courses, qu’on tient la porte, qu’on offre un sourire sans raison.
Toutes ces petites choses sans importance qui font le sel de la vie et qui créent de multiples petits bonheurs. Ces gestes de solidarité du quotidien qui ne feront jamais la une des journaux, l’entame du 20 heures ou le buzz sur les réseaux sociaux.
Pourtant si essentiels.
« Tout ce qui fait du bruit ne fait pas de bien. Tout ce qui fait du bien ne fait pas de bruit. »
2. S’extraire de l’urgence pour voir l’essentiel ⏸️
Le temps donne à ce qui nous semble parfois important, sur le moment, sa vraie valeur. Sur la durée, rarement nos préoccupations, soucis, anxiétés, peurs, espoirs, ambitions ne trouvent de substance.
Comme si beaucoup de ce qui nous occupe une grande partie de nos vies actives était, somme toute, sans grande importance.
Pourtant, chaque matin, nous n’avons pas le choix : nous sommes obligés de courir de chez nous au bureau, à l’atelier, à l’usine, afin de gagner notre vie. Nous n’avons, bien évidemment, pas le temps de nous préoccuper des silhouettes qui jalonnent notre parcours.
Nous avons toutes et tous des contraintes urgentes, chaque jour. Est-ce une raison valable pour ne plus voir l’essentiel ?
Tout le monde s’accordera à dire non, bien sûr. Pour reproduire dès demain matin le même schéma.
Quel est cet essentiel que nous semblons fuir ?
La course au « toujours plus » afin de masquer le vide qualitatif de nos vies ? La peur de nous confronter à notre propre fragilité en observant celle des autres ? La crainte d’attirer, dans un réflexe de superstition, le malheur sur soi ?
Tout compte fait, heureusement que nous sommes débordés, que nous courons, que nous n’avons pas le temps. Sans quoi, que ferions-nous de tout ce temps ? À quelles conclusions nos réflexions nous amèneraient-elles ?
Le philosophe Blaise Pascal écrivait au XVIIe siècle : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. » Trois siècles plus tard, cette observation n’a rien perdu de sa pertinence. Nous nous agitons pour ne pas penser. Nous courons pour ne pas nous arrêter. Nous remplissons nos agendas pour ne pas affronter le silence.
Et pourtant, c’est dans le silence, dans l’arrêt, dans le ralentissement que surgit la clarté. C’est dans les 25 minutes d’un trajet en métro, quand l’esprit vagabonde librement, que naissent les réflexions les plus profondes — pas dans les 25 réunions d’une journée surchargée.
Le psychologue américain Abraham Maslow a formalisé cette intuition dans sa célèbre pyramide des besoins. Tout en bas, les besoins physiologiques — manger, dormir, être en sécurité. Au sommet, le besoin de réalisation de soi — devenir ce que l’on est capable de devenir. Mais entre les deux, il y a un besoin que nous négligeons systématiquement dans la course à la performance : le besoin d’appartenance — le besoin d’être relié aux autres, de faire partie d’une communauté humaine, de donner et de recevoir de l’attention.
Ce jour-là, ce qui m’est apparu essentiel, c’est le temps que nous pouvons consacrer aux autres. Ceux qui nous sont chers bien sûr, mais aussi tous les autres.
Un avertissement
Prenons garde, même avec les personnes qui nous entourent, de ne pas les transformer en silhouettes anonymes — tant nous sommes parfois boursouflés de nous-mêmes, de nos priorités futiles, de notre propre intérêt.
Le neuroscientifique Matthew Lieberman, de l’Université UCLA, a montré dans ses recherches que notre cerveau est fondamentalement « social » — que la connexion aux autres n’est pas un luxe mais un besoin aussi fondamental que la nourriture ou l’eau. La douleur de l’exclusion sociale active les mêmes zones cérébrales que la douleur physique. Ignorer quelqu’un — ne pas le voir, ne pas le saluer, ne pas reconnaître son existence — n’est pas anodin. C’est, pour le cerveau de l’autre, une forme de violence.
Un bonjour, un sourire, un regard qui dit « je te vois » — ces micro-gestes ne coûtent rien et valent tout. Ils disent à l’autre : « Tu existes. Tu comptes. Tu n’es pas invisible. » Pour la dame au chat du métro, le sourire de ceux qui la saluaient chaque matin était peut-être la seule preuve, dans sa journée, qu’elle faisait encore partie de l’humanité.
3. Révéler notre part d’humanité — la vraie quête de sens 🌱
Tout le monde parle de la recherche de sens. La crise sanitaire que nous avons vécue aurait eu un impact profond sur notre perception du travail et de la place à lui donner dans nos vies.
Il me semble pourtant, bien modestement, que cette boussole du sens, nous l’avons en nous. C’est notre part d’humanité.
C’est elle qui se manifeste quand nous devenons écologiques et souhaitons préserver la planète — qui n’est autre chose que notre milieu naturel.
C’est elle qui se manifeste quand nous décidons de consommer local afin d’aider nos voisins à vivre.
C’est encore elle qui s’exprime quand nous mettons l’intérêt de nos clients avant celui du profit immédiat à court terme.
C’est elle qui parle quand, au licenciement, nous préférons la formation, l’explication, l’accompagnement.
C’est elle que nous essayons de bâillonner au profit de je ne sais quel concept d’efficacité, de « ce n’est pas personnel », de rentabilité, de performance.
La science de la bonté
La psychologie positive — ce courant fondé par Martin Seligman qui étudie non pas ce qui rend les gens malades mais ce qui les rend épanouis — a produit des résultats contre-intuitifs et profondément encourageants.
Les personnes qui pratiquent régulièrement des actes de bonté rapportent des niveaux de bien-être significativement plus élevés, une meilleure santé physique, de meilleures relations et même une plus grande longévité. Ce n’est pas un hasard si les régions du monde où l’on vit le plus longtemps — les fameuses « zones bleues » étudiées par Dan Buettner — sont aussi celles où le lien social et l’entraide communautaire sont les plus forts.
Des équipes de chercheurs se sont intéressées à une forme de méditation appelée « méditation de la bonté aimante » (loving-kindness meditation), qui consiste à cultiver intentionnellement des sentiments d’affection et d’attention envers soi et envers autrui. Les résultats sont remarquables : les personnes qui pratiquent cette méditation voient leurs relations avec les autres s’améliorer, leur santé physique et psychique se renforcer, et leur capacité d’empathie augmenter de manière mesurable.
Notre cerveau est littéralement conçu pour la connexion et la bienveillance. Ce n’est pas une option morale — c’est une architecture biologique.
Se débarrasser de soi-même
Et puis puisque nous en sommes là : et si nous pouvions, de temps en temps, nous débarrasser de nous-mêmes ? De cet ego qui parle, de ces boursouflures d’importance et d’orgueil.
L’ego n’est pas un ennemi à abattre. C’est un mécanisme de protection qui a son utilité — mais qui, laissé sans surveillance, transforme chaque interaction en occasion de se mettre en avant, chaque conversation en monologue, chaque relation en rapport de force.
Le philosophe Matthieu Ricard — moine bouddhiste et interprète français du Dalaï-Lama, dont le cerveau a été étudié par les neuroscientifiques — parle d’une distinction essentielle entre la « confiance en soi » (saine, nécessaire, fondée sur la connaissance de ses forces et de ses limites) et la « préoccupation de soi » (toxique, envahissante, fondée sur le besoin d’être reconnu et admiré). La première ouvre aux autres. La seconde ferme sur soi.
L’humilité est le plus sûr chemin vers l’humanité.
Non pas l’humilité qui s’efface — mais celle qui reconnaît que nous ne sommes pas le centre du monde. Que nos succès doivent beaucoup aux autres. Que notre valeur ne se mesure pas à notre titre, notre salaire ou notre nombre de followers — mais à l’impact que nous avons sur ceux qui nous entourent.
4. Ce que la dame au chat m’a appris sur le management 💼
Cette réflexion, née d’un trajet en métro, m’a accompagné pendant des années dans mon travail de formateur et de coach. Et j’ai fini par comprendre que les principes qui s’appliquent à la dame au chat s’appliquent aussi — peut-être surtout — à la vie en entreprise.
Voir les silhouettes. Dans chaque organisation, il y a des personnes invisibles. L’agent d’entretien que personne ne salue. Le comptable dont personne ne connaît le prénom. Le collaborateur silencieux dont personne ne sollicite l’avis. Les voir, les saluer, reconnaître leur existence — c’est le premier acte de management humain.
Créer des chaînes positives. Chaque interaction est une occasion de créer du positif ou du négatif. Un manager qui encourage un collaborateur le matin crée une onde qui se propage toute la journée dans l’équipe. Un manager qui humilie un collaborateur le matin crée une onde tout aussi puissante — mais destructrice.
S’arrêter pour penser. Les meilleurs leaders que j’ai accompagnés ne sont pas les plus occupés. Ce sont ceux qui savent s’arrêter régulièrement pour se poser les vraies questions : est-ce que je fais ce qui compte ? Est-ce que mes priorités sont alignées avec mes valeurs ? Est-ce que je vois les personnes qui m’entourent — ou seulement les fonctions qu’elles occupent ?
Mettre l’humain avant le process. Les process sont nécessaires. Les indicateurs sont utiles. Mais aucun tableau Excel n’a jamais remplacé un regard qui dit « je te fais confiance ». Aucun KPI n’a jamais produit l’énergie que génère un « merci » sincère.
Conclusion : le retour de la dame au chat 🤎
Et puis un jour, la dame est réapparue à la même place, avec un nouveau chat à ses côtés. Quel bonheur de la revoir chaque matin, présence fidèle et rassurante.
Son retour m’a procuré une joie disproportionnée par rapport à ce qu’un esprit « rationnel » pourrait comprendre. Après tout, ce n’était qu’une inconnue assise dans un couloir de métro avec un chat sur une caisse.
Mais c’était bien plus que cela. C’était la preuve que la vie, même quand on lui enlève le peu qu’elle possède, trouve le moyen de revenir. De recommencer. De poser un nouveau chat sur une vieille caisse et de sourire à ceux qui passent.
C’était aussi un miroir. Un rappel quotidien que l’essentiel n’est pas là où nous le cherchons habituellement — dans les réunions, les objectifs, les promotions, les stratégies. L’essentiel est dans la qualité de notre présence au monde. Dans notre capacité à voir ceux qui sont là, à les reconnaître, à leur offrir un instant d’humanité.
Nous n’avons pas besoin de changer le monde. Nous avons besoin de changer notre regard sur le monde. Et cela commence chaque matin, dans un couloir de métro, par un sourire offert à quelqu’un qui ne nous demande rien — sinon d’exister à ses yeux.
« Tout ce qui fait du bruit ne fait pas de bien. Tout ce qui fait du bien ne fait pas de bruit. »
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Christian Charlat Fondateur de Protos Formation Formateur, Coach, Créateur de parcours e-learning
🎧 Podcast : Au Rythme de l’Humain — disponible sur toutes les plateformes 📸 Instagram : @christian.evol.professionnelle 💼 LinkedIn : Christian Charlat 🌐 Formations en ligne : disponibles sur Teachizy
Personne ne croyait en moi. À part moi.