Nous sommes les premières victimes de nos biais cognitifs : les leçons de l’affaire Theranos 🧠
Les biais cognitifs sont des déformations de notre perception de la réalité. D’ailleurs, la sagesse populaire ancestrale a très bien identifié ce phénomène : « Il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. » Souvent, nous nous abusons nous-mêmes.
Nous procédons en sélectionnant les arguments qui vont dans le sens de ce que l’on pense, omettant les autres informations. Daniel Kahneman, prix Nobel d’économie, a démontré que notre cerveau fonctionne selon deux systèmes : le Système 1, rapide et intuitif, qui traite environ 95 % de nos décisions en mode automatique, et le Système 2, lent et analytique, que nous n’activons que lorsque l’effort nous semble justifié. Le problème : c’est le Système 1 qui est le plus vulnérable aux biais — et c’est lui qui décide presque tout le temps.
L’histoire d’Elizabeth Holmes, ex-égérie de la Silicon Valley, mérite d’être racontée. Un tribunal vient de la condamner à plus de 11 ans de réclusion criminelle et au remboursement de 452 millions de dollars. Son histoire est un cas d’école sur la manière dont nos biais cognitifs peuvent nous transformer en complices involontaires d’une fraude massive.
L’histoire de Theranos : la promesse et le mirage 💉
70 % des diagnostics des médecins se fondent sur des analyses médicales. Autant dire que si les laboratoires qui produisent ces analyses donnent de faux résultats, ce sont les vies des patients qui sont en jeu.
Theranos était cette entreprise qui prétendait fournir au marché des machines de tests sanguins fiables, à partir d’une goutte de sang prise sur le bout des doigts. Fini les tubes et seringues que les patients n’aiment pas franchement.
Avec un discours formaté, sans oublier la séquence émotion, Elizabeth Holmes expliquait à qui voulait l’entendre que cela permettrait de « préserver les personnes que l’on aime ». Désormais, le suivi médical devenait indolore, rapide, fiable, peu cher. Une belle histoire, non ?
Sauf que sa machine, censée réaliser ces tests, donnait de faux résultats et ne détectait même pas les virus et cancers. La majeure partie des tests était en réalité réalisée avec des équipements conventionnels — la technologie révolutionnaire n’existait tout simplement pas.
Au pic de sa notoriété, l’entreprise était valorisée 9 milliards de dollars. Elizabeth Holmes, créditée de 3,5 milliards de fortune personnelle — à 30 ans. On comptait pas moins de quatre secrétaires d’État américains dans le conseil d’administration, dont Henry Kissinger, ainsi que le général James Mattis, le milliardaire Rupert Murdoch et Larry Ellison, fondateur d’Oracle. Plus de 700 millions de dollars ont été levés auprès d’investisseurs.
Avec de tels parrainages et une si belle histoire, portée par une jeune femme qui mimait Steve Jobs — son idole — jusque dans la façon de s’habiller (col roulé noir, regard bleu acier, voix grave travaillée), le piège pouvait se refermer sur les investisseurs et notre crédulité.
Quelles sont les leçons que nous pouvons tirer de l’affaire Theranos ?
1. Nous aimons les contes de fées — le biais de confirmation à l’œuvre ✅
Pendant sept années, les comptes de Theranos n’ont pas été certifiés. Aucun des membres du conseil d’administration n’a bougé.
Le biais de confirmation, que nous portons toutes et tous en nous, est un mécanisme redoutable qui nous fait ignorer certains éléments pour préférer tout ce qui va dans le sens de nos opinions, convictions ou souhaits. Au sein de Theranos, les affirmations officielles — ce qu’il fallait penser — étaient préférées à la réalité et aux faits.
Le mécanisme en profondeur
Ce phénomène se retrouve dans les sectes, où l’on voit des collectivités entières se couper de tout esprit critique. Les choses n’ont pas besoin d’être vraies pour être crues — elles ont besoin d’être désirées.
Les chercheurs en psychologie cognitive ont montré que le biais de confirmation agit à trois niveaux simultanément. Au niveau de la recherche d’information : nous cherchons spontanément les données qui confirment notre hypothèse, et évitons celles qui la contredisent. Au niveau de l’interprétation : face à une donnée ambiguë, nous l’interprétons dans le sens qui nous arrange. Au niveau de la mémorisation : nous retenons mieux les faits qui confirment nos croyances que ceux qui les infirment.
Dans le cas de Theranos, ce triple filtre était amplifié par un mécanisme que les psychologues appellent l’escalade d’engagement : plus les investisseurs avaient investi (en argent, en réputation, en crédibilité personnelle), plus il leur devenait psychologiquement impossible d’admettre qu’ils s’étaient trompés. Reconnaître la fraude revenait à reconnaître leur propre aveuglement — un coût émotionnel que leur ego ne pouvait pas supporter.
Les lanceurs d’alerte ignorés
Certains auditeurs travaillant pour des cabinets externes avaient alerté dès 2010 — mais n’étaient pas écoutés. Erika Cheung, une jeune chercheuse embauchée comme scientifique junior, avait elle aussi tenté de signaler les anomalies. Le journaliste John Carreyrou, du Wall Street Journal, a fini par exposer la vérité dans une série d’articles puis dans son livre Bad Blood.
L’histoire était trop belle — changer le monde et la vie des patients — pour que la réalité trop cruelle puisse être écoutée. Ce phénomène illustre parfaitement ce que Nassim Taleb appelle le « sophisme narratif » : notre cerveau préfère une belle histoire cohérente à une réalité complexe et dérangeante.
Comment se prémunir ?
Nous devons nous méfier de ce que nous croyons. Avant toute décision qui comporte des conséquences, il convient de tenter une démarche d’exhaustivité dans la collecte des informations et des faits. Puis de veiller à considérer les points qui ne nous plaisent pas a priori.
Concrètement : pour chaque décision importante, posez-vous la question « Quel est l’argument le plus fort contre cette position ? » Si personne autour de vous ne peut le formuler — ou n’ose le formuler — c’est un signal d’alarme.
La technique du premortem de Gary Klein est ici précieuse : avant de prendre votre décision, imaginez que le projet a échoué dans un an. Demandez à chacun : « Pourquoi a-t-il échoué ? » Cette technique réduit l’excès de confiance de 30 % et fait émerger les risques que l’enthousiasme collectif aurait occultés.
2. Le biais de halo — l’influence des figures d’autorité 👔
Theranos comptait dans son tour de table Henry Kissinger, George Shultz, James Mattis, Rupert Murdoch, Larry Ellison — des personnalités dont on pouvait affirmer, sans réfléchir, que si ces gens-là en étaient, l’affaire était de qualité.
Le mécanisme du biais de halo
Le biais de halo, identifié par le psychologue Edward Thorndike dès 1920, est la tendance à laisser une impression positive sur un trait influencer l’ensemble du jugement. Kissinger est un brillant diplomate — donc il doit être un bon évaluateur de technologie médicale ? Rupert Murdoch est un génie des médias — donc il doit savoir repérer une fraude scientifique ?
La réalité est que ces membres ne connaissaient rien ou peu de choses à ce qui se passait. Ils ont parfois manqué d’esprit critique ou de suite dans les idées, se sont contentés d’explications générales. Par contre, ils ont involontairement donné une caution forte à ce qui s’est avéré n’être qu’un immense gâchis.
Le culte des figures d’autorité
Nous avons été éduqués dans le respect des figures d’autorité. Dans le culte de ceux qui sont diplômés, pourvus de titres, puissants, riches, et ont réussi.
Le psychologue Stanley Milgram a démontré dans sa célèbre expérience de 1963 que 65 % des participants étaient prêts à administrer des chocs électriques potentiellement mortels à une autre personne — simplement parce qu’une figure d’autorité (un scientifique en blouse blanche) leur demandait de le faire. Le biais d’autorité est l’un des plus puissants — et des plus dangereux — de notre répertoire cognitif.
Dans le cas de Theranos, le charisme d’Elizabeth Holmes tenait lieu de compétence. Personne ne s’inquiétait qu’elle n’ait aucune formation attestée dans les disciplines très techniques que mobilisait le projet. Au contraire : qu’elle ait quitté Stanford en première année la classait dans la catégorie des « décrocheurs géniaux » comme Steve Jobs ou Bill Gates. Le biais du survivant était à l’œuvre : on ne retient que les cas de réussite spectaculaire (Jobs, Gates) et on ignore les millions de décrocheurs qui n’ont rien créé du tout.
La leçon
Ce n’est pas parce qu’on a réussi certaines choses que l’on réussit tout par principe. Chaque nouveau projet est une nouvelle aventure. Nous devons exercer notre esprit critique et conserver notre autonomie de décision. Ce n’est pas parce que c’est affirmé par une figure d’autorité ou un expert que c’est vrai.
Par confort, nous avons parfois tendance à nous en remettre à un avis extérieur. Si nous souhaitons préserver notre liberté et notre autonomie de pensée — à la fin, c’est nous qui en paierons les conséquences —, il convient de tenter de penser par soi-même.
3. La communication dévoyée et le biais de groupe 📢
Le conformisme comme arme
Si un groupe pense majoritairement une chose, nous aurons tendance à suivre cet avis. L’être humain est ainsi fait : son appartenance au groupe est importante. Il privilégie le consensus à l’esprit critique.
Le psychologue Solomon Asch a démontré dans les années 1950 que des individus parfaitement lucides sont prêts à donner une réponse manifestement fausse — simplement parce que le reste du groupe a donné cette réponse avant eux. 75 % des participants se conforment au moins une fois à la réponse erronée du groupe. Ce n’est pas de la stupidité — c’est un mécanisme de survie sociale profondément ancré dans notre cerveau.
Dans le cas de Theranos, ce biais de groupe — le groupthink d’Irving Janis — fonctionnait à plein régime. Qui oserait contredire Kissinger ? Qui oserait remettre en question un investissement validé par Rupert Murdoch ? La pression sociale du conformisme a transformé des investisseurs supposément brillants en spectateurs passifs d’une fraude de 700 millions de dollars.
Le storytelling comme manipulation
La communication pourrait se définir comme la volonté de porter à la connaissance des personnes un message. Mais ce message est porté par quoi : des faits, des idées à partager, des opinions, des mensonges, des contrevérités, une sordide manipulation ?
Il vous suffit de maîtriser les codes de la communication, du storytelling, de l’émotion partagée au bon moment pour embarquer votre auditoire avec vous. Les chercheurs qui ont analysé l’affaire Theranos soulignent que le modèle de l’industrie de l’innovation repose structurellement sur la primauté de la promesse et de la séduction — et que cette séduction n’est pas tant celle du projet que celle de son promoteur. Le charisme vaut compétence. Le secret vaut propriété intellectuelle. La promesse vaut résultat.
Elizabeth Holmes, avec une intelligence indéniable, a copié ces codes avec efficacité au service d’une belle histoire sans lien avec le réel.
La leçon
La communication doit être au service de la vérité, des faits, du réel. Malheureusement, elle fonctionne aussi très bien quand elle est mise au service d’objectifs cachés, inavouables et manipulatoires.
Soyons tous collectivement méfiants vis-à-vis de la communication et attachons-nous aux faits, à la réalité. Contrôlons ce qu’il y a derrière. À défaut, nous serons toujours victimes de la forme brillante qui sert un dessein qui l’est moins.
Notre époque est trop sensible à la forme au détriment du fond.
4. Trois réflexes pour se protéger de ses propres biais 🛡️
L’affaire Theranos n’est pas un accident isolé. Des escroqueries similaires — à des échelles diverses — se produisent chaque jour dans le monde des affaires, de la politique, des réseaux sociaux. Les mécanismes sont toujours les mêmes : une belle histoire, une figure charismatique, un groupe qui suit, des signaux d’alerte ignorés.
Voici trois réflexes que chacun peut développer pour se protéger :
Le réflexe du contradicteur. Avant toute décision importante, cherchez activement l’information qui contredit votre hypothèse. Pas pour la plaisir de douter — mais pour la rigueur de décider. Si vous ne trouvez aucun argument contre, c’est soit que votre idée est géniale (improbable), soit que vous n’avez pas assez cherché (probable).
Le réflexe du mécanisme. Quand quelqu’un vous présente un résultat spectaculaire, demandez le mécanisme. Comment ça fonctionne concrètement ? Pas le « quoi » — le « comment ». Elizabeth Holmes refusait systématiquement d’expliquer le fonctionnement de sa technologie, invoquant le « secret industriel ». Ce refus aurait dû être, à lui seul, un signal d’alarme rédhibitoire.
Le réflexe de la source. Qui dit quoi, et pourquoi ? Quelle est la source de l’information ? Quel intérêt a cette source à me transmettre cette information ? Ce réflexe, simple en apparence, élimine à lui seul 80 % de la désinformation à laquelle nous sommes exposés quotidiennement.
Conclusion : la vigilance comme mode de vie 🤎
À l’ère de l’infobésité dont la qualité n’est pas toujours au rendez-vous, si on y ajoute notre propension naturelle à déformer la réalité, on imagine assez bien les conséquences.
La bonne distance consisterait à tenter, chaque fois que possible, de s’en tenir aux faits, à la réalité, et d’être prudent vis-à-vis de ses propres biais cognitifs.
L’affaire Theranos nous enseigne que les plus grandes escroqueries ne réussissent pas malgré les biais cognitifs de leurs victimes — elles réussissent grâce à eux. Le biais de confirmation nous fait ignorer les signaux d’alerte. Le biais de halo nous fait accorder une confiance aveugle aux figures d’autorité. Le biais de groupe nous fait taire notre esprit critique pour nous conformer au consensus.
Nous sommes, toutes et tous, les premières victimes de nos propres biais.
En avoir conscience ne suffit pas à les éliminer — notre cerveau n’est pas câblé pour cela. Mais en avoir conscience permet de mettre en place des garde-fous : chercher l’information contradictoire, exiger des mécanismes, vérifier les sources, s’entourer de personnes qui osent dire non.
Nous serons peut-être moins sensibles aux manipulations et aux erreurs de jugement.
Peut-être…
Mais ce « peut-être » vaut infiniment mieux que la certitude aveugle.
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Christian Charlat Fondateur de Protos Formation Formateur, Coach, Créateur de parcours e-learning
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Personne ne croyait en moi. À part moi.